Fragile et forte
À toi, ma future fille,
qui liras ces mots
quand tu seras en âge
de les comprendre
et de les apprécier.
Ma fille,
tu n’es ni trop sensible, ni trop dure,
ni trop rêveuse, ni trop peureuse,
ni trop naïve, ni trop méfiante.
Tu es cette jeune femme,
si pure et innocente,
pleine d’espoir, de rêves et d’amour,
qui a vu le monde changer,
le temps passer
et les regrets perdurer.
Tu es cette femme brillante
qui parfois se sent effacée, négligée
dans un monde profondément injuste
qui ne laisse pas toujours sa chance.
Dans un monde illusoire,
où il suffit d’une frontière
pour séparer la lumière
d’une misère sans fin.
Sache que beaucoup préfèrent ignorer.
Tu trouveras cela injuste.
Tu détesteras ce regard surpris
entre un sans-abri
et un passant.
Tu donneras quelques pièces,
puis tu t’en voudras encore la semaine d’après,
non pas pour avoir donné,
mais pour t’être sentie si impuissante
avec ces misérables pièces.
Tu écouteras ces gens jouer du piano,
tu pleureras peut-être
à la fin d’un morceau.
Tu ne sauras pas pourquoi,
mais une fois chez toi
tu l’écouteras encore.
Pendant que d’autres s’en iront,
tu traverseras cette rue.
Car si étroite qu’elle puisse paraître,
elle raconte
tant d’histoires.
Un jour, tu te disputeras avec un ami
pour de simples opinions différentes.
On te dira que tu prends tout à cœur,
et tout t’énervera.
Tu rentreras à la maison
sans dire un mot.
Je te demanderai si tu as passé
une bonne journée.
Et tu répondras :
« oui »
avec un air agacé.
Tu commenceras à écrire
dans un journal intime,
puis le lendemain
tu en déchireras les pages.
Parce qu’à quoi bon écrire
si chaque jour
semble pire ?
Un jour, on te dira que tu es trop douce pour diriger…
Parce qu’ils pensent que les hommes sont plus crédibles.
Alors, d’un air assuré, ils prendront des responsabilités
que toi, vulnérable et tant occupée,
on croira incapable de porter.
Alors, ma fille,
fais de ta sensibilité
une force.
De tes doutes,
une conviction.
Aime trop fort.
Perds-toi.
Fais une erreur.
Puis recommence
demain.
Mais rappelle-toi toujours,
ma fille,
qui tu es
et pourquoi
tu es.
Que tu n’es jamais seule.
Que tes larmes
et ton passé
n’ont fait que construire
ta beauté,
ta force
et tes plus fous projets.
Rappelle-toi aussi
que lorsque tu te sentiras perdue
et que tout te semblera éphémère,
mon amour pour toi
sera toujours
certain.
Et avant même
de t’avoir donné la vie,
tu es déjà
ma plus belle fierté.
Ma fille,
je t’adresse ces mots
qui me parlent tant
parce que j’ai vécu cette vie
faite d’instabilité,
de changements,
de colère
et d’amour.
Ne doute jamais de toi.
Ose t’indigner.
Ose parler.
Trouve ta place
et transmets tes valeurs
dans un monde
qui a besoin de les entendre.
Et souviens-toi pour finir :
ta sensibilité
est ta plus grande force.
Et rien au monde
rien au monde
ne pourra jamais
te l’enlever.
M