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La Lecture comme Déflagration

La Lecture comme Déflagration
Je pose la main sur la tranche, et c’est comme poser la paume
sur la poitrine d’un autre : sentir le rythme, attendre.
Les pages respirent, lentes, chaudes — je les approche
comme on approche un corps qu’on découvre la nuit.

Chaque mot me mord et me répare à la fois.
Il y a des phrases qui me traversent comme des lames,
d’autres qui me bercent jusqu’à l’oubli.
Je bois les paragraphes, avidement, comme on boit un vin défendu,
et parfois je tousse, étranglé par la beauté, par la douleur.

Le papier a l’odeur des maisons que je n’ai jamais habitées,
il colle aux doigts comme une vérité qu’on ne veut plus lâcher.
Je tourne les feuillets avec la férocité d’un amant jaloux,
ferme les yeux pour mieux voir, relis juste pour sentir encore —
la même phrase qui me frappe, redonne le frisson.

Il y a des nuits où je lis pour ne pas oublier mon propre nom,
où un roman devient oreiller, couverture, confession.
D’autres fois je lis pour apprendre à pleurer : j’arrête de retenir l’eau,
je laisse les larmes suivre la ponctuation, puis sécher dans le silence.
La lecture m’apprend la cartographie du manque, la topographie du désir.

Les personnages entrent en moi comme on entre en maison,
ils me cassent, me consolent, me montrent l’ombre où j’ai peur d’aller.
Je me surprends à aimer des voix qui n’ont jamais su mon visage,
à défendre des étrangers comme on défendrait un enfant.
Il y a une intimité brutale dans le fait de connaître l’âme d’un autre
et de la garder, clandestine, derrière mes cils.

Parfois, le livre me rend furieux : je claque la couverture,
je veux hurler contre l’injustice d’un destin raconté.
Mais la colère se mue en affection - affection pour l’auteur,
pour le courage qui a osé nommer ce que je taisais.
Et puis, sitôt calmé, je rouvre, comme on rouvre une blessure
pour vérifier qu’elle ne s’est pas trop refermée.

Lire, c’est apprendre la patience du feu :
on allume une étincelle, on attend mille pages que la flamme prenne.
C’est aussi une addiction douce : je meurs un peu quand il faut refermer,
et je renaîs quand j’ouvre un autre livre, comme un chœur qui n’en finit pas.
Les histoires me consentent des vies supplémentaires,
elles me prêtent des yeux, des mains, des morts à habiter.

Je lis pour voler des mots, pour me fabriquer une langue à moi,
pour tenir compagnie à mes solitudes et pour les habiller de lumière.
Je lis pour entendre des voix que je n’avais pas le droit d’entendre,
pour apprendre à nommer les émotions que je croyais muettes.
La lecture me rend plus large, elle déplie mes murs en fenêtres.

Quand la dernière page vient, je reste allongé, étourdi,
comme après un amour qui vous a laissé nu mais entier.
Je contemple l’espace où le livre a passé son souffle,
et j’ai la certitude qu’un morceau de moi a changé de place,
que quelque chose s’est installé, fragile et parfait,
prêt à resurgir, à la première phrase qui me brûlera encore.