La mégère au balai
La Mégère au Balai
Elle a le sourire du gumpi pris dans ses filets,
Celui qui te donne l’impression que t’es pas le bienvenu dans ton propre chez-soi.
Le regard en coin, elle t’accueille avec le savoir-vivre ancestral
Qu’on accorde au marchand de tapis.
Elle n’est pas sympa, la mégère au balai,
Elle pourrait te refaire le portrait si l’envie lui en prenait.
C’est une sentinelle de l’aigre, une gardienne du temple de l'étroit,
Elle balaie devant sa porte, mais c’est la poussière des autres qu’elle traque.
Mais si tu regardes au pli de ses rides,
Elle est bien seule et triste...
Pour seule compagnie, son petit cubi de bibine.
L’ivresse à bas prix pour anesthésier le silence du couloir.
Elle regarde la vie des autres défiler dans sa lucarne,
Comme on regarde un film dont on a perdu le script,
Sans avoir pris le temps de mettre de la joie dans sa propre souveraineté.
Elle règne sur un empire de poussière et de rancœurs recuites,
Souveraine d’un royaume qui s’arrête au paillasson.
Elle est comme ça, la mégère au balai,
Emprisonnée dans une hospitalité qu’elle a trop longtemps retenue,
Jusqu’à ce qu’elle moisisse au fond de sa gorge.
Elle a passé sa vie à guetter la paille dans l’œil du voisin,
En oubliant de retirer la poutre qui lui sert de colonne vertébrale.
Et dans le reflet de sa lucarne, le soir, quand le cubi est vide,
Ce n’est plus le voisin qu’elle maudit...
C’est le silence de sa propre maison,
Qui lui hurle...
Qu’elle a balayé tout le monde.
Sauf son ennui.
Elle reste là, plantée, l’œil fixe,
À contempler le vide immense de sa propre existence.
Elle regarde ses mains, elle regarde ses murs,
Et elle compte, un par un, les manques de sa vie.
Toutes ces fois où elle a fermé la porte au lieu de l'ouvrir.
Toute cette chaleur qu'elle a laissée geler.
Elle finit assise, seule face au néant,
Spectatrice d’un gâchis qu’elle a elle-même fabriqué.
Elle ne surveille plus personne.
Elle contemple juste ce qu'elle n'a jamais su donner.
K.S
B